Turquie : un méga-projet pétrochimique à 10 milliards USD prend forme
Turquie : un méga-projet pétrochimique à 10 milliards USD prend forme

Le futur complexe pétrochimique de la Turquie sera porté par TVF Rafineri ve Petrokimya AŞ. Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, notamment les frappes aériennes lancées le 28 février par l’alliance États-Unis–Israël contre l’Iran, les marchés énergétiques restent sous pression. Le prix du baril a ainsi atteint 120 dollars, avant de se stabiliser autour de 112 dollars au moment de la rédaction.
Pour l’économie turque, les conséquences dépassent largement la seule hausse des carburants. Le ralentissement des approvisionnements en pétrole en provenance des pays riverains du Golfe persique entraîne également une forte volatilité des prix des produits dérivés, en particulier les produits pétrochimiques.
Le sujet n’est pas nouveau. Dès le mois précédent, nous attirions l’attention sur les fragilités de la production pétrochimique nationale, essentielle à de nombreux secteurs industriels. Le constat était clair : la Turquie a pris du retard et doit désormais structurer une réponse ambitieuse, à l’image du modèle TOGG dans l’automobile.
Une dépendance devenue critique
Le déclenchement du conflit, survenu au lendemain de cette analyse, a rappelé de manière brutale l’importance d’une production locale solide. De nombreux secteurs, à commencer par la plasturgie, fortement dépendants des intrants pétrochimiques, rencontrent aujourd’hui de sérieuses difficultés d’approvisionnement.
Les industriels doivent composer avec des pénuries, un recours croissant au marché parallèle et des hausses de prix comprises entre 35 % et 50 % en dollars sur le dernier mois.
Le débat public continue pourtant de se focaliser sur le cas de Petkim, souvent critiqué pour un manque d’investissements depuis sa privatisation. Une lecture jugée réductrice. Même en fonctionnant à pleine capacité, le complexe d’Aliağa – avec ses 14 usines et 7 unités auxiliaires – resterait insuffisant face aux besoins actuels. Sa production est désormais perçue comme limitée et coûteuse à l’échelle internationale.
Résultat : la Turquie importe chaque année plus de 15 milliards de dollars de produits pétrochimiques, se plaçant au deuxième rang mondial derrière la Chine. Une position qui, compte tenu de l’écart de taille industrielle avec cette dernière, souligne l’ampleur de la dépendance.
Le Fonds souverain en première ligne
Face à cette situation, le Fonds souverain de Turquie (TVF) apparaît comme l’acteur central pour porter une réponse industrielle d’envergure.
À fin 2025, le TVF regroupe 34 entreprises réparties dans 7 secteurs, ainsi que 2 licences et 46 actifs immobiliers. Depuis sa création, il a réalisé près de 18 milliards de dollars d’investissements, portant la valeur totale de ses actifs à 360 milliards de dollars. Il figure aujourd’hui parmi les dix plus grands fonds souverains au monde.
Dans ce contexte, le projet de complexe pétrochimique, annoncé une première fois en 2019 mais resté en suspens, revient au premier plan. Les démarches semblent désormais s’accélérer.
Selon les informations disponibles, le site envisagé se situe à Ceyhan, dans la province d’Adana, sur des terrains appartenant à BOTAŞ, à proximité d’une zone déclarée « région spécialisée en énergie ». L’investissement, estimé à au moins 10 milliards de dollars, vise à produire localement les principales matières pétrochimiques consommées dans le pays : polyéthylène (basse et haute densité), polypropylène, PVC, VCM et acide téréphtalique purifié (PTA).
Un modèle ouvert aux industriels
Le projet, dont l’étude d’impact environnemental est finalisée, sera mené par TVF Rafineri ve Petrokimya Sanayi ve Ticaret A.Ş., récemment créée. Il devrait reposer sur un modèle partenarial permettant de partager les risques, avec la participation attendue de grands groupes, turcs comme internationaux.
Au-delà de l’investissement lui-même, l’initiative envoie un signal clair au tissu industriel : encourager les entreprises à internaliser la production des matières premières qu’elles consomment.
La question décisive du modèle de production
Reste un point déterminant : le choix de la matière première.
Aujourd’hui, la production de Petkim repose sur le naphta, une option coûteuse qui limite la compétitivité. Or, dans de nombreux pays producteurs d’hydrocarbures, notamment au Moyen-Orient, ce modèle a été progressivement abandonné au profit de solutions basées sur le gaz naturel.
Le choix technologique du futur complexe sera donc crucial pour assurer sa viabilité économique à long terme.
Un enjeu stratégique pour l’avenir
Le développement de la pétrochimie dépasse le seul cadre industriel. Il s’agit d’un secteur stratégique, fournissant des intrants essentiels à de nombreuses chaînes de valeur, de la plasturgie à l’automobile en passant par le textile.
Si ce projet suscite de fortes attentes, son calendrier reste long. Compte tenu de son intensité capitalistique et technologique, sa réalisation complète pourrait nécessiter jusqu’à huit ans, même dans un scénario optimiste.
À court terme, aucune amélioration significative de l’offre n’est donc attendue. Les industriels devront continuer à composer avec des tensions persistantes sur les approvisionnements.
***
Source : Ekonomi Gazetesi, 01 avril 2026. Article traduit par Advantis Conseils Turquie.











